samedi 25 avril 2020

La fin du dogme affiché de l’infaillibilité des Agents de l’Administration Pénitentiaire…



Le 10 avril dernier, devant le Tribunal Correctionnel d’EVREUX, comparaissaient, sous le régime de la comparution immédiate, 5 (oui, 5, vous lisez bien) surveillants du Centre de Détention de Val de Reuil, dans l’Eure, prévenus d’avoir commis des violences aggravées sur une personne détenue ainsi que d’avoir rédigé un faux « CRI » (Compte-Rendu d’Incident) afin de couvrir leurs agissements.

Cette affaire est unique à de multiples point de vue.

Tout d’abord, elle est unique car elle témoigne de la vigilance qu’exerce actuellement le Parquet d’Evreux par sa Procureure sur le Centre de Détention de Val de Reuil et, plus particulièrement, sur le comportement des surveillants qui y travaillent.

Ensuite, cette affaire est unique car elle met en lumière ce que les Avocats qui oeuvrent en détention savent depuis longtemps c’est que la Vérité n’est pas toujours du côté des agents de l’Administration Pénitentiaire qui, pourtant, depuis un Décret du 30 décembre 2010, pris en application de la Loi Pénitentiaire du 23 novembre 2009, prêtent serment (voir la formule du serment ci-dessous) , que les personnes détenues ne sont pas systématiquement en train de mentir ou de travestir la réalité et que, lorsque l’une d’entre elles affirme avoir été frappée par un surveillant, il faut s’y reprendre à deux fois avant de balayer ses propos d’un revers de manche.

Au contraire, cette affaire fait apparaître au grand jour la face immergée de l’iceberg, savoir, certaines pratiques des surveillants qui gèrent "à leur façon", la détention, à titre d’exemple,  relative à des fouilles corporelles, dites « à nu », répétées, à tel point qu'elles en deviennent encore plus humiliantes.

De même, il est courant que, lorsque des surveillants maîtrisent une personne détenue, ce qui arrive, bien évidemment, et ce qui n’est pas répréhensible dès lors que les agents pénitentiaires n’utilisent que « la force strictement nécessaire » pour parvenir à leurs fins, il est courant, donc, que leurs rapports mentionnent que le « détenu s’est cogné la tête par terre ou contre les grilles de la cellule etc… ».

Fréquemment, nos client nous assurent qu’en réalité, ils ont été frappés par les surveillants alors qu’ils ne manifestaient plus de résistance, ni de rébellion…

Faute de preuve, il n’est jamais possible de signaler ces faits à la direction de l’établissement pénitentiaire et ces agissements restent impunis…

En réalité, nous nous trouvons face à un dogme, celui de l’infaillibilité des agents de l’Administration Pénitentiaire.

Or, ce dogme vient de voler en éclats grâce à cette affaire d’EVREUX.

Les faits sont les suivants (Afin de respecter le principe de présomption d’innocence, les noms des surveillants ainsi que celui de la victime seront remplacé des lettres) :

Le 7 février 2020, M. X, détenu au centre de détention de Val-de-Reuil agressait à l’aide d’un stylo le surveillant A, au moment de sortir de sa cellule pour se rendre en promenade. 

(NB : Monsieur X sera, d’ailleurs, condamné par le Tribunal Correctionnel d’EVREUX à une peine d’une année d’emprisonnement pour ces faits).

Monsieur X était alors maîtrisé par les surveillants et immédiatement placé en prévention au quartier disciplinaire. 

Monsieur B, 1er surveillant ayant participé à l’opération rédigeait un compte rendu d’incident, curieusement daté du 22 octobre 2019. 

Celui-ci relatait qu’après l’agression de Monsieur A par Monsieur X, ce dernier a refusé de se soumettre aux injonctions, « se débattant avec acharnement ». Monsieur B, rédacteur du Compte Rendu d’Incident, décrivait alors une neutralisation musclée mais réglementaire du détenu, extrêmement violent et vindicatif, se « tapant même la tête contre le sol ». 

Monsieur C, surveillant principal rédigeait également un compte rendu d’intervention reprenant en substance celui de Monsieur B.

Néanmoins, il apparaissait que Monsieur X était sérieusement blessé à l’issue de l’intervention. 

Interrogé par les policiers, il dénonçait l’acharnement quotidien d’un petit groupe de surveillant.  

Il décrivait alors des violences gratuites le 7 février 2020 alors qu’il était menotté au sol, calme. Il dénonçait notamment « un surveillant qui me mettait des coups de pieds sur mon visage » 

Il déclarait ensuite des coups de poings sur son crâne, une forte pression d’un genou sur sa tête, une dreadlock arrachée.  

Monsieur X déclarait aux enquêteurs qu’il a cru mourir, à tel point qu’il a déféqué sur lui.  

Il décrivait ensuite avoir été trainé au quartier disciplinaire par les cheveux, une de ses dread locks étant arrachée, recevant régulièrement des coups de talon d’un des surveillants. 

Une fois au quartier disciplinaire, il dit avoir été intégralement déshabillé, puis laissé sur place, nu, souillé par ses excréments.

Un surveillant ayant participé à l’intervention, Monsieur D, rédigeait un compte rendu à sa hiérarchie le 7 février 2020.  

Il déclarait que les comptes rendus rédigés par les surveillants B et C  étaient totalement faux. 

Il précisait en effet que l’ouverture des portes n’avait pas été faite en régime 2+1, mais par le 
surveillant A, seul.

Il déclarait avoir maitrisé seul Monsieur X et l’avoir ensuite menotté à l’aide de ses collègues ;  il précisait que le détenu n’opposait aucune résistance. 

Monsieur D déclarait ensuite que le surveillant B s’est gratuitement acharné sur Monsieur X, lui portant des coups de pieds au visage après lui avoir violemment maintenu la tête contre le sol avec les genoux. Il rappelait qu’à ce moment-là, le détenu était particulièrement calme 

Il décrivait ensuite le cheminement de Monsieur X jusqu’au quartier disciplinaire, tiré par les cheveux, le surveillant A lui donnant des coups de genoux dans le visage, et Monsieur E, autre surveillant présent, des coups à différents endroits du corps.  

Il déclarait que Monsieur X avait perdu connaissance avant son arrivée au quartier disciplinaire.  

Il expliquait ensuite que le surveillant B a ensuite donné plusieurs coup de pieds dans la tête du détenu lors que celui-ci était au sol, menotté et sans réaction dans la cellule du quartier disciplinaire.  

Le détenu a ensuite été déshabillé par deux autres surveillants, F et G, qui ont déchiré ses vêtements, avant de l’abandonner sous le lit de la cellule. 

Monsieur D confirmait que le détenu avait déféqué sur lui. 

Il déclarait ensuite qu’il avait commencé à rédiger un compte rendu d’incident, lorsque le surveillant, Monsieur B, lui a intimé de cesser la rédaction. 

Monsieur D réitérera ses affirmations en audition devant les enquêteurs. 

Une autre personne détenue dans une cellule attenante à celle de Monsieur X, corroborait les dires du surveillant, Monsieur D, concernant les violences exercés au sein du quartier F1. 

Le 11 février 2020, Monsieur X était examiné par le médecin de la maison d’arrêt de Rouen, suite à son transfert dans cet établissement, qui constatait :

Un hématome sous orbitaire droit modéré 
Un hématome périorbitaire droit conséquent 
Une hémorragie sous conjonctivale de l’œil gauche 
Vision trouble de l’œil gauche 
Oedeme et hématome supérieure et inférieure gauche 
Ecchymose temporale gauche 
Des courbatures nuccales.  

Le 13 février il était examiné par un médecin du CASA qui prescrivait 5 jours d’ITT. Le praticien notait que les lésions de Monsieur X étaient peu compatibles avec une chute ou un choc contre un plan dur ou inerte. 

Les surveillants présents au moment de l’intervention où impliqués dans la rédaction des comptes rendus étaient alors entendus, certains sous le régime de la garde à vue, d’autres sous le régime de l’audition libre. 

Déférés devant le Parquet d’Evreux, les 5 surveillants étaient renvoyés devant le tribunal correctionnel pour violences volontaires avec ITT inférieure à 8 jours, en réunion et par personnes dépositaire de l’autorité publique ; faux et usage de faux en écriture publique, sous le régime de la comparution immédiate.

Ils reconnaissaient les faits, à des degrés divers, certains cherchant à minimiser leur responsabilité mais, ce qu’il faut retenir essentiellement, à notre sens, c’est le fait que le principal mis en cause a reconnu :

Que le CRI qu’il a rédigé était faux.

Qu’il a demandé à un de ses collègues, la rédaction d’un faux Compte Rendu d’Incident, lui intimant « de faire comme d’habitude et de dire qu’il s’était fait mal tout seul » 

Avoir infligé des coups de poings, au moment où il a empoigné Monsieur X, puis lui avoir claqué deux fois la tête contre le sol, lui avoir asséné des coups de talon au visage en lui tirant les cheveux pendant le trajet le menant au QD, puis avoir infligé quatre ou cinq gifles à ce dernier une fois au QD. 

Avoir poussé le détenu sous le lit de la cellule du QD, alors même que selon Monsieur E, cette pratique n’est plus en vigueur. 

Il reconnait avoir été motivé par la seule vengeance « je voulais que nous lui fassions mal » 

Avoir persuadé le détenu qu’il n’avait pas besoin de consulter le médical.

Les autres mis en cause admettaient globalement les faits de violence commises sur Monsieur X, l’un d’eux admettant avoir rédigé un faux compte rendu professionnel « pour se faire bien voir » de sa hiérarchie. 

Le Tribunal Correctionnel d’EVREUX a rendu sa décision le soir même.

Plusieurs peines d’emprisonnement ont été rendues, certaines d’entre elles comportant une partie ferme ainsi que plusieurs interdictions définitives d’exercer le métier de surveillant ; enfin, le Tribunal, pour certains prévenus, a fait droit à leur demande d’exclusion de la condamnation du Bulletin n° 2 de leur casier judiciaire.

Le Procureur Général a interjeté appel de ce dernier point, les prévenus également, l’un d’entre eux, uniquement, s’agissant du volet civil de sa condamnation ce qui permet de considérer qu’il se reconnaît coupable sur le plan pénal ; le Parquet d’Evreux, ensuite, la partie civile, enfin, a également interjeté appel incident de façon à avoir voix au chapitre lors de l’audience d’appel qui devrait avoir lieu dans les prochains mois, les délais, en matière de de comparution immédiate étant contraints.

Au-delà de la décision définitive qui sera rendue, à l’issue de l’instance d’appel, il est primordial de constater que des pratiques détestables sont apparues au grand jour, pratiques dont il est permis de penser qu’elles durent depuis longtemps.

Il aura fallu le courage d’un surveillant intègre, comme heureusement, il y en certainement beaucoup, pour oser braver les pressions de ses collègues et dénoncer leurs agissements.

Il est également symptomatique de constater que le Parquet, par la voix de son représentant, à l’audience, a reconnu, faisant ainsi preuve d’une très grande honnêteté intellectuelle, qu’il avait fallu qu’un surveillant dénonce ses collègues pour que la parole de la victime soit prise en compte…espérons que, dorénavant, les personnes détenues qui déposeront plainte, suite à de tels faits, seront plus écoutées…

Il reste que Monsieur X a été sanctionné par la Commission Disciplinaire de la maison d’arrêt de Rouen, suite à son transfert, condamné à une lourde peine de quartier disciplinaire, sur la base du faux Compte Rendu d’Incident rédigé par le surveillant, Monsieur B.

Le Directeur Interrégional des Services Pénitentiaires de RENNES a rejeté le recours déposé par Monsieur X, par son Avocat, sur la base d'un faux Compte Rendu d'Incident.

Bien pire, depuis le 7 février 2020, grâce au rapport rédigé par le surveillant, Monsieur D, la hiérarchie du Centre de Détention de Val de Reuil était informée du caractère mensonger du Compte Rendu d'Incident, qu'une enquête avait été réalisée et les 5 mis en cause déférés devant le Parquet d'EVREUX et traduit devant le Tribunal Correctionnel.

Malgré cela, la Directrice Interrégionale des Services Pénitentiaires, sans la moindre vergogne, validant ainsi la version mensongère du rédacteur du faux CRI, a maintenu que Monsieur X, "a été menaçant et agressif durant toute l'intervention" alors qu'immédiatement après avoir, certes, agressé le surveillant A, (parce qu'il refusait une palpation à ses yeux injustifiée) était resté calme et n'avait pas opposé la moindre résistance, subissant les coups multiples qui lui étaient portés.

De même, la Directrice Interrégionale maintenait, de façon totalement erronée, que le comportement menaçant de Monsieur X avait perduré puisque le dit comportement "a nécessité deux transfèrement depuis la commission des faits le 7 février dernier".

Cette affirmation est totalement fausse et procède d'une particulière mauvaise foi!

En effet, il est constant que Monsieur X a effectivement été transféré vers la maison d'arrêt de ROUEN, le jour même des faits puisque sa mise en prévention a été poursuivie dans ce nouvel établissement, la commission de discipline statuant le 11 février suivant, le sanctionnant de 30 jours de quartier disciplinaire.

Toutefois, dans la mesure où le statut pénal de Monsieur X exige qu'il soit détenu dans un établissement pour peine, il a dû obligatoirement être affecté vers un établissement de ce type.

A aucun moment, le transfert de Monsieur X vers le Centre Pénitentiaire de Rennes Vezin n'a été dicté par un comportement menaçant ou perturbateur au sein de la maison d'arrêt de ROUEN; si cela avait été le cas, il aurait, sans nul doute, à nouveau comparu devant la Commission disciplinaire.

La décision de la Directrice Interrégionale sera bien évidemment soumise à la censure du Tribunal Administratif de ROUEN!

Monsieur X a donc été transféré dans un autre établissement pour peine, savoir, le  centre pénitentiaire de RENNES-VEZIN où, placé à l’isolement, il subit toujours des brimades de la part des surveillants.

L’Administration Pénitentiaire, par ses surveillants, a la mémoire longue…l’esprit de corps joue à plein…faut-il rappeler les propos de Monsieur B, principal mis en cause dans cette affaire, durant sa garde à vue, lorsque, reconnaissant les faits de violence, il expliquera :

« Non, c’est juste de la solidarité, un collègue a été agressé, le détenu a « mangé » un peu donc par solidarité envers (mon collègue) blessé et moi qui n’a pas laissé passer l’agression, les autres surveillants ont dit la même chose que sur le compte-rendu »

« Le détenu a eu mal »

Question : « Où lui portez-vous des coups de talons ? »
Réponse : « au visage »
Question : Pour quelle raison ?
Réponse : « Colère et vengeance »

 Nous ne pensons pas, en définitive, que le fait d’imaginer que les surveillants Rennais éprouvent également ce même esprit de solidarité envers leur(s) collègue(s) de Val de Reuil soit exagéré et que Monsieur X mente lorsqu’il dénonce ces brimades qui perdurent.

Nous avons en tête la situation de cette autre personne détenue également à Val de Reuil, qui, témoin dans une affaire de trafic mettant en cause des détenus mais également des surveillants de cet établissement, a été reconduit dans celui-ci immédiatement après son audition par le SRPJ de ROUEN, et ait fait l’objet de menaces, fouilles à nu répétées et totalement injustifiées au point de le voir commettre, par désespoir, des auto mutilations jusqu’à ce qu’il obtienne, de nombreuses semaines plus tard, son transfert vers un autre établissement pour peine de la région où les mêmes brimades perdureront jusqu’à son transfert vers un autre établissement extérieur à la région.

Faut il rappeler la motivation de cet arrêt rendu par le Conseil d’Etat, le 17 décembre 2008 (N°305594, Publié au recueil Lebon) : 

« Considérant qu'en vertu d'un principe rappelé notamment par la première phrase de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes de laquelle le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi, qu'eu égard à la vulnérabilité des détenus et à leur situation d'entière dépendance vis à vis de l'administration, il appartient tout particulièrement à celle-ci, et notamment au garde des sceaux, ministre de la justice et aux directeurs des établissements pénitentiaires, en leur qualité de chefs de service, de prendre les mesures propres à protéger leur vie".

Jamais la motivation retenue dans cet arrêt fondamental, rendu, il est vrai, dans un espèce différente, n’avait pris autant de sens…


Le serment des surveillants de l'Administration Pénitentiaire : "Je jure de bien et loyalement remplir mes fonctions et d'observer les devoirs qu'elles m'imposent dans le strict respect des personnes confiées au service public pénitentiaire et de leurs droits. Je m'engage à me conformer à la loi et aux ordres reçus et à ne faire qu'un usage légitime des pouvoirs qui me sont confiés".
Décret du 30 décembre 2010.

lundi 13 janvier 2020

Jeudi 9 janvier 2020 : expertise des conditions de détention au sein de la Maison d'Arrêt d'Évreux


Le jeudi 9 janvier dernier, je me suis rendu à la maison d'arrêt d'Évreux accompagné de ma collaboratrice, afin de participer à l'expertise de la maison d'arrêt d'Évreux, en compagnie d'un expert architecte.

En effet, le 2 octobre 2018, j'ai saisi le tribunal administratif de Rouen d'une procédure de référé expertise, sur le fondement de l'article R 532-1 du code de justice administrative, dans l'intérêt de 13 personnes qui se trouvaient détenues au sein de la maison d'arrêt d'Évreux.

La procédure ayant duré très longtemps jusqu'à ce que le tribunal administratif de Rouen, par une ordonnance du 8 octobre 2019, désigne un expert, 12 de mes clients ont été, soit remis en liberté, soit transférés vers un établissement pour peines.

Le Garde des Sceaux, d'ailleurs, a interjeté appel de cette décision et, la Cour Administrative d'Appel de Douai, par une ordonnance en date du 5 décembre 2019, a rejeté le recours du Garde des Sceaux et a simplement modifié la mission dévolue à l'expert en retranchant de sa mission la description de l'état de la cour de promenade.

La maison d'arrêt d'Évreux est un établissement pénitentiaire ancien, dont la construction s'est achevée durant l'année 1912.

Elle comprend 110 cellules réparties en trois quartiers différents, outre un quartier "arrivants", savoir, d'une part, le "petit quartier" et le "quartier Est" regroupant les personnes détenues prévenues, et, d'autre part, le "grand quartier"au sein duquel sont incarcérées les personnes détenues condamnées.

Au jour de l'expertise, 307 personnes se trouvaient détenues au sein de la maison d'arrêt d'Évreux

Le taux de personnes incarcérées en détention provisoire est très supérieur à la moyenne nationale et s'établit à 40 % du total.

A l'époque visée par la requête que j'ai déposée, soit les années 2017 et 2018, majoritairement, 347 personnes, en moyenne, y étaient détenues.

S'agissant de la taille des cellules, plus d'une centaine d'entre elles sont d'une surface de 10 m², les quelques autres sont appelées « dortoirs » et hébergent entre 6 et 8 personnes détenues (personnes plus âgées ou auxiliaires, employées au service général) ; leur surface est d'un peu plus de 20 m².

Les 13 requérants ayant été détenus dans plusieurs cellules, 40 cellules au total, dont 2, situées au quartier disciplinaire également 2, situées au sein du quartier «arrivants» ont été visitées.

La quasi-totalité des cellules « ordinaires », d'une surface de 10 m² était occupée par trois personnes détenues ; parfois même, il était constaté que des matelas se trouvaient au sol ce qui signifiait une quatrième personne détenue s'y trouvait.

La sensation qui prédomine est celle d'une promiscuité absolument intolérable, liée, bien évidemment, au nombre de personnes détenues dans chaque cellule (3, voire 4) mais aussi à la place occupée par leurs affaires qui représentent tout leur univers en détention et, pour certains d'entre, probablement, l'intégralité de leur patrimoine...

J'ai demandé à l'expert, particulièrement impliqué et motivé par sa mission, et, également, probablement, très impressionné par cet univers qu'il découvrait, de mesurer, d'une part, la surface de chaque cellule (mais, très vite, nous nous sommes rendus compte qu'elles étaient systématiquement de la même taille, à quelques centimètres près), mais, également, d'autre part, la surface des équipements de la cellule : lits superposés, généralement, à trois étages, tables, chaises, armoires, coin WC et lavabo etc...

En effet, la Cour Européenne des Droits de l'Homme, par sa jurisprudence constante, (par exemple, CANALI c/ France 25 avril 2013) considère qu'un espace individuel inférieur à 3 m² par personne détenue constitue un traitement contraire à l'article 3 de la Convention en lui-même, en d'autres termes, un traitement inhumain et dégradant.

Pour prendre en compte l'espace individuel disponible par personne, il convient de tenir compte du fait que les installations sanitaires, ainsi que les meubles de la cellule, réduisent l'espace disponible par personne détenue.

En conséquence, la surface de 3 m² par personne détenue doit être calculée, après déduction de la surface des meubles et des équipements de la cellule.

En l'espèce, sans même attendre les conclusions du rapport d'expertise, il est incontestable que chaque personne détenue au sein de la maison d'arrêt d'Évreux dispose d'une surface très largement inférieure à 3 m² pour aller dans la cellule qu'elle occupe.

Ce constat est probablement également valable, s'agissant des « dortoirs », certes, d'une surface plus importante, mais, également, accueillant un nombre encore plus élevé de personnes détenues.

Néanmoins, s'agissant de ces quelques cellules spécifiques, j'attends les chiffres précis de l'expert afin de pouvoir calculer la surface disponible par occupant.

Suite au dépôt du rapport d'expertise, dans les prochains mois, une procédure au fond sera initiée devant le Tribunal Administratif de Rouen, précédée, comme la procédure l'exige, d'une demande indemnitaire adressée directement au Garde des Sceaux.

Je n'imagine pas une seconde que celle-ci y fasse droit ; je serai donc contraint de saisir le Tribunal Administratif de Rouen d'un recours contentieux.

D'ores et déjà, de nombreuses autres personnes détenues au sein de la maison d'arrêt d'Évreux se sont manifestées pour participer à cette procédure.

Dans la mesure où un très grand nombre de cellules ont été visitées le jeudi 9 janvier dernier, il ne sera pas utile de solliciter une nouvelle expertise, celle-ci étant d'ores et déjà représentative de l'ensemble des cellules de la maison d'arrêt d'Évreux.

https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/conditions-de-detention-indignes-a-la-prison-d-evreux-un-avocat-attaque-l-etat-1578648754

Quelques plans de cellules réalisés par les requérants :




La procédure débute par l'envoi à la personne détenue qui souhaite engager un recours portant sur ces conditions de détention d'un questionnaire très complet dans lequel il lui est demandé de décrire, le plus précisément possible, là où les cellules dans lesquelle(s) il est ou a été détenu, le nombre de codétenus, l'état des murs, du plafond, des fenêtres, des toilettes, la proximité de celles-ci par rapport au lieu de prise des repas etc....

Il leur également demandé, dans la mesure du possible, de réaliser un plan ou un croquis de la cellule, comme ceux qui sont reproduits ci-dessus.

La description faite par chacun des requérants, même si elle fait apparaître certaines constantes, reflète la vision que chacun d'entre eux a de ses conditions de détention et, les points qui lui apparaissent les plus importants à souligner.

Généralement, ces témoignages sont particulièrement émouvants et font apparaître une grande souffrance.



samedi 11 mai 2019

Chambre de l’application des peines de Paris, suite ....

La Chambre de l’Application des Peines de Paris ou l’inhumanité à l’état brut .....
Il y a quelques jours j’ai posté ce commentaire sur les réseaux sociaux, abasourdi par un arrêt totalement absurde rendu par la chambre de l’application des peines de Paris infirmant un jugement du tribunal de l’application des peines de Créteil qui avait accordé la suspension de peine pour raison médicale à un de mes clients , gravement cardiaque, dont l’état de santé est susceptible de se détériorer, jusqu’à la mort, à tout moment et dont l’état de santé est considéré par les experts médicaux comme incompatible Avec la détention ordinaire à laquelle il est soumis au Centre Penitentiaire de Reau.
La chambre de l’application des peines de Paris, dans sa motivation, tout en considérant que l’état de santé est effectivement incompatible avec la détention, considère qu’il appartient à l’administration pénitentiaire d’adapter les conditions de détention de mon client lequel pourrait être hospitalisé à tout moment en cas de besoin.
Ce qui est terrible dans cette situation, c’est le fait qu’un pourvoi en cassation prendrait plusieurs mois pendant lesquels tout peut arriver.
L’autre solution consisterait à déposer une nouvelle requête en suspension de peine pour raison médicale ; toutefois, mon client, totalement écœuré, s’y refuse...

J’ai les plus grandes craintes qu’il meure en prison maintenant.

Si je n’arrive pas à le convaincre et à le faire changer d’avis, s’il meurt, je saurai où sont les responsables....

Ces juges qui changent fréquemment de poste, sont bombardés président de chambre, sans, manifestement, connaître l’application des peines et le monde de la prison ; tout ça, ça me fait vraiment très peur....


mercredi 8 mai 2019

« Drame ordinaire » au sein d’une maison d’arrêt

Le vendredi 10 mai prochain, je plaide, devant le tribunal administratif de Dijon, un dossier de responsabilité pour faute contre le Garde des Sceaux, Suite à un suicide survenu au sein du quartier disciplinaire d’une maison d’arrêt bourguignonne, Il y a quelques années.
En substance, les faits sont les suivants :
Aux alentours de 3 h 20, un surveillant effectue un contrôle à l’œilleton D’une cellule du quartier disciplinaire ; là, il aperçoit l’occupant de la cellule, accroupi, un drap noué autour du cou accroché à la grille séparant le sas de la cellule.
Aussitôt, il appelle le gradé d’astreinte qui se trouve à son domicile personnel, distant de quelques kilomètres de la maison d’arrêt.
Le gradé lui ordonne d’aller chercher les clés de secours permettant d’ouvrir les portes des cellules du quartier disciplinaire.
C’est là que la situation devient totalement absurde ; En effet, lorsque le surveillant revient avec les clés du boîtier de secours, il s’aperçoit que ce ne sont pas les bonnes.
Il appelle à nouveau le Gradé d’astreinte qui lui ordonne, cette fois ci, d’aller chercher d’autres clés dans un autre boîtier.
Là encore, ce ne sont pas les bonnes clés !
Finalement le gradé arrive sur les lieux, se rend au coffre, situé au poste central d’intervention, auquel lui seul à accès et où se trouve l’intégralité des clés des cellules de la maison d’arrêt et, finalement, parvient à ouvrir la cellule du quartier disciplinaire où il découvre le détenu sans vie.
Entre le moment où le surveillant a effectué son contrôle à l’œilleton et le moment où la cellule a enfin pu être 
ouverte, plus de 35 minutes se sont écoulées !
L’enquête préliminaire diligentée, suite à ce drame, a fait apparaître que les serrures et les clés des cellules du quartier disciplinaire avaient été changées quelques jours avant, sinon la veille, Et que les clés de secours qui se trouvaient dans les fameux boîtiers, elle, ne l’avaient pas été !
Le directeur, entendu, a considéré que le gradé et les surveillants n’auraient pas dû utiliser ces boîtiers de secours puisque le protocole prévoyait qu’ils ne devaient être ouverts qu’en cas d’incendie !

Face à cette situation qui apparaît comme un grave dysfonctionnement, La famille de la victime m’a saisi afin d’initier un recours en responsabilité contre le Garde des Sceaux.
À l’instar de la plupart des dossiers en responsabilité, suite à des suicides en détention, que j’ai eu le privilège de suivre depuis maintenant près de 20 années, là encore, je prends la mesure des dégâts que peut causer la routine en détention, le relâchement de la vigilance et la non prise en compte de ce qui est pourtant le devoir fondamental de l’administration pénitentiaire c’est-à-dire la protection de l’intégrité physique des personnes détenues. 
Dans ce dossier, le Garde des Sceaux n’a pas conclu en réponse ; probablement, ne sachant pas trop quoi répondre face à ce constat si accablant.
Le rapporteur public, dont j’ai pris connaissance de la teneur des conclusions, considère également que la responsabilité de l’État est engagée face à ce dysfonctionnement grave.
J’espère simplement, pour ma part, outre la condamnation de Madame la Garde des Sceaux, ès-qualité, que le jugement, dont j’espère qu’il sera positif, parviendra à apaiser un temps soit peu la douleur de la famille de la victime.